Dictionnaire technique de l'estampe, André Béguin. FR

Brush etching, La gravure au pinceau


La gravure au pinceau est un procédé de gravure en creux sur métal qui a directement précédé l'aquatinte*. D'une manière générale, on peut la considérer comme faisant partie de la gravure. On pourrait dire que la gravure au pinceau englobe tous les procédés d'aquatinte, par opposition au travail au trait. Cette opposition est très similaire à celle qui existe entre les dessins au trait et les dessins au lavis. Les dessins au lavis sont des dessins à l'encre, généralement réalisés à l'encre de Chine diluée ou à l'aquarelle. L'artiste parvient à créer des demi-teintes, des nuances ainsi que des ombres en superposant des couches de couleur, tandis que le fond blanc du papier apporte la luminosité. La gravure au pinceau vise les mêmes effets que le lavis ; cependant, elle peut également être combinée avec d'autres techniques de gravure ainsi qu'avec le dessin au trait.

Il convient de distinguer la gravure au pinceau de l'aquatinte, même si, à l'origine, ces deux techniques n'étaient pas différenciées en raison des résultats similaires obtenus. En effet, il est souvent très difficile de déterminer laquelle de ces deux techniques a été utilisée en premier par les graveurs à l 'eau-forte. Néanmoins, il est possible de classer parmi les aquatintes toutes les estampes dont les tons* sont obtenus au moyen d’une surface granulée* (surface obtenue par dépôt d’un grain*), tandis que nous considérerons comme de la gravure au pinceau celles dont les tons sont obtenus par d’autres moyens. Généralement, les tons des gravures au pinceau sont obtenus en corrodant directement la surface de la planche avec une solution de morsure plus ou moins diluée. Malgré ces différences apparentes, les deux techniques sont souvent confondues en France, où on les désigne sous le nom d’« aquatinte ou gravure au lavis ».

La gravure au pinceau est le fruit de recherches menées au XVIIIe siècle pour trouver un moyen de reproduire aussi fidèlement que possible les peintures et les dessins au lavis*. Le souci des « manières », caractéristique de ce siècle, peut être considéré comme un tournant dans l’art de la gravure, tant par l’esprit dans lequel les œuvres étaient réalisées que par les techniques utilisées. La tendance générale était de se rapprocher de l’« Art », et bien que le graveur fût resté un artisan, il devait s’efforcer d’imiter les peintres et les dessinistes en reproduisant les teintes, les tons et les couleurs de la nature. Il ne faut pas oublier qu’au XVIIIe siècle, la reproduction des peintures et des dessins des maîtres était une nécessité, renforcée par le goût pour les originaux et les obstacles financiers liés à leur acquisition. En raison à la fois de leurs goûts et de leurs contraintes économiques, la nouvelle clientèle bourgeoise, riche et cultivée, offrait un marché pour une solution intermédiaire entre la gravure à l’ancienne et le chef-d’œuvre. Les graveurs s’acquittèrent si bien de leur tâche pour répondre à ce marché que les estampes elles-mêmes devinrent des objets de collection et furent, parfois, même vendues comme des dessins [*imitations]. Il n’est pas du tout certain que ce besoin pour l’artisanat de s’identifier à l’art doive être considéré comme une évolution positive, d’autant plus que la gravure en est venue à être considérée comme un art mineur par rapport aux Beaux-Arts. Le côté positif de ce besoin d’imiter l’Art était que les techniques inventées à des fins d’imitation ont en réalité enrichi le métier. D’un autre côté, les graveurs n’avaient guère de raisons de nourrir un complexe d’infériorité en raison des exigences et des limites de leur métier.

La recherche d’effets de lavis dans les estampes a certainement commencé très tôt. Bartsch, dans son ouvrage « Le peintre Graveur », mentionne deux estampes du graveur allemand Daniel Hopfer (vers 1470-1536) qui parvenait à créer des ombres « qui ressemblaient à des dessins au lavis réalisés à l’encre de Chine ». On peut également mentionner le procédé mixte qui consiste à imprimer des teintes obtenues à partir de divers blocs de bois* sur des lignes gravées à l’eau-forte, à la manière du clair-obscur*. Les premières tentatives systématiques d’utilisation de la technique de la gravure au pinceau ont abouti aux portraits de Cromwell et de la reine Christine de Suède réalisés par Jan Van de Velde (1593-1641). Néanmoins, François-Philippe Charpentier (1731-1817) annonça dans l’« Avant-Coureur » du 10 juillet 1762 qu’il était le premier à avoir gravé (à l’eau-forte) « à la manière du lavis », mais il s’agissait peut-être déjà d’une sorte d’aquatinte.

Un autre graveur, G.]anssen, d’Utrecht, avait également utilisé une sorte de technique de gravure au pinceau entre 1680 et 1722, que Jean-Charles François (l’inventeur de la technique du crayon*) utilisa avant 1758. En 1759, Jean-Baptiste Le Prince, peintre, dessinateur et graveur, dont le but était de reproduire ses dessins au sépia qui connaissaient un grand succès, inventa une méthode pour les reproduire et présenta ses découvertes à l’Académie royale de peinture (Paris) dans un article intitulé « Plan du Traité de la gravure au lavis ». Bien qu’il l’ait ainsi nommée, il s’agissait déjà d’une technique d’aquatinte à part entière.

TECHNIQUE DE LA GRAVURE AU PINCEAU
La gravure au pinceau peut être réalisée de diverses manières, dont la plupart sont répertoriées sous la rubrique « surface granuleuse ». Le but de cette méthode est de retenir l’encre sur la planche sans graver de lignes, mais plutôt en « dépoliant » la planche plus ou moins profondément et en créant une surface mate pouvant aller jusqu’à être véritablement granuleuse. Une telle surface, de par ses caractéristiques, provoque l’étalement de l’encre, créant ainsi des nuances de couleur plutôt que des lignes. En effet, l’usure de la planche à l’aide d’un papier abrasif* fin ou par attaque à l’aide d’une solution de morsure permet à la planche de retenir des traces d’encre.
La technique qui se rapproche le plus des dessins au lavis, tant sur le plan technique que sur celui du résultat final, est le fait de mordre directement la planche avec un acide appliqué au pinceau.

Dans cette méthode, le pinceau sert à étaler l’acide et s’utilise exactement de la même manière qu’un pinceau pour réaliser un lavis à l’encre.
La planche doit être bien soumise au nettoyage par frottage avant l’application de la solution de morsure [* nettoyage par frottage]. L’image réalisée sur la planche peut être spontanée et improvisée, ou bien elle peut être esquissée à l’aide de lignes gravées très légères ou d’une pointe sèche légèrement tracée. Une autre façon d’esquisser consiste à couvrir certaines parties de la planche à l’aide d’un vernis de masquage, d’un crayon gras, d’un crayon lithographique, de peintures acryliques, etc. La solution de morsure la plus souvent utilisée dans la gravure au pinceau est l’acide nitrique pur à une concentration de 40°B, qui peut être diluée avec de l’eau. L’acide attaque la surface de la planche et « dépolisse » le métal [* agents d’attaque].

Ce fini mat peut être accentué en superposant plusieurs couches de solution de morsure et en modulant les résultats grâce à l’utilisation de concentrations différentes. Le masquage mentionné ci-dessus peut également faire varier les résultats obtenus sur la planche.
Ce type de travail doit être effectué près d’un évier avec de l’eau courante, car il est essentiel de couvrir net l’action de la solution de morsure, une fois le résultat souhaité obtenu, en rinçant la planche abondamment à l’eau. L’obtention de résultats satisfaisants en gravure au pinceau dépend, comme c’est le cas pour le lavis, de nuances et de subtilités souvent très délicates. C’est pourquoi il est difficile, voire impossible, d’indiquer un temps de mordantage précis. Dans la pratique, cette technique requiert une expérience personnelle ainsi qu’un dessin de qualité.

L’acide appliqué au pinceau provoque une réaction sur la planche qui dépend de la concentration de la solution de morsure et de la durée pendant laquelle la planche est en train de mordre. Il est assez facile de faire des essais en déposant quelques gouttes de solution de morsure, chacune à une concentration différente, sur une planche et en les laissant mordre. On peut également observer l’effet du temps de la même manière.
Ce n’est qu’au moment de l’impression que les résultats obtenus seront évidents. En revanche, un graveur à l’eau-forte expérimenté peut juger des résultats sans avoir recours à l’impression et il peut utiliser l’acide comme s’il s’agissait d’une encre.

D’autres solutions de morsure peuvent être utilisées dans la gravure au pinceau, telles que le perchlorure de fer, dont les effets peuvent être bien contrôlés car il noircit la planche dès le début du processus de morsure [* agents attaquants (sels), solution de morsure]. D’autres solutions de morsure utilisées sont celles à base de miel* et de soufre*. On mélange du soufre en poudre avec de l’huile jusqu’à obtenir la consistance d’une pâte. On étale cette pâte en couches successives à l’aide d’un pinceau. Cette pâte de soufre attaque les plaques de cuivre et donne un « ton frais et suave » (Lalanne). Quoi qu’il en soit, toutes ces techniques servent à obtenir diverses teintes plutôt que des noirs, même si ces derniers peuvent être obtenus avec des concentrations élevées ou une série de superpositions. Les blancs obtenus en couvrant la plaque complètent la gamme des « couleurs » de la gravure au pinceau.

La gravure au pinceau peut également être complétée par d’autres techniques de gravure, voire par des techniques mécaniques (à la roulette*, par exemple). Il faut toutefois veiller à ne pas détruire les caractéristiques de la gravure au pinceau par une technique de gravure brutale, ce qui serait en contradiction avec la texture veloutée des teintes au lavis obtenues par cette technique.